Eh oui, cinq mois que nous ne sommes plus nomades, qu'il n'y a plus de surprise chaque matin: nous nous réveillons toujours au même endroit.

Nous n'avons pas réussi à continuer d'alimenter ce blog: trop de temps passé à faire autre chose...

Pour nous faire pardonner, nous mettons en ligne le dossier-bilan que nous avons adressé à la Guilde, association qui nous avait accordé une "bourse de l'Aventure" pour nous aider à financer notre voyage.

Nous aimerions vraiment continuer à écrire des papiers sur ce blog, mais le temps consacré à l'après-voyage va plutôt à l'écriture de textes pour un futur bouquin ou aux contacts avec les amis d'Europe, alors, le blog passe en dernier...

Bonne lecture, même si vous connaissez déjà tout...

De la Garonne au Danube

                                                               
I Informations diverses

 

Les temps forts du voyage

Notre séjour en Italie. Quatre mois pendant lesquels nous avons appris l'italien, visité des sites magnifiques, eu de très bons contacts avec les Italiens et pu découvrir la cuisine italienne.

Nos deux mois en Roumanie, à la découverte de la vie rurale de ce pays. Quel bonheur de rouler au pays des charrettes à cheval!

 

Peu de moments difficiles

Un week-end à Barcelone où nous nous faisons voler un sac à dos et où nous échappons de peu à un accident de la route.

Quelques jours « humides » dans le Sud de la Sicile.

 

Quelques incidents techniques

Aucun problème sérieux (seulement 6 ou 7 crevaisons, une douzaine de rayons cassés). Nous avons donc promené des pièces de rechange pour rien, mais tant mieux!

 

Du côté des enfants

Ils ont souffert du manque de copains.

La scolarité n'a pas toujours été facile à suivre.

Aucun d'eux n'a été malade ni victime d'accident (seulement 2 visites chez le dentiste, 2 chutes sans gravité).

La vie de famille, tous les 6 ensemble, 24 heures sur 24, s'est révélée moins difficile que nous le craignions. De nouvelles solidarités se sont même tissées entre les enfants.

 

Hébergements

Camping d'août à début décembre et à partir d'avril.

Pendant l'hiver, camping toujours, mais nous demandions chaque soir au moins un toit (gymnase, garage, abri quelconque). Cela est allé du plus  rustique   (l'étroit préau d'une maison abandonnée en périphérie de ville, à Porto Palo, Sicile) au plus luxueux (un « bed and breakfast » que son propriétaire nous a laissé habiter gratuitement près de Gela, en  Sicile).

Dans les grandes villes, auberges de jeunesse.

 

Distances parcourues

Vélo: 5 500 km

Bus et train: 6 900 km

Ferry: 3 000 km

Total: 15 400 km

 

Les objectifs atteints par les équipiers

Clara: apprentissage des langues, relations avec les ados des pays traversés

Joachim: cuisine avec les personnes rencontrées, collecte de recettes (rendez-vous est pris pour un « stage » dans un bar-étape en Andalousie).

Laurence: rencontres avec des agriculteurs biologiques et avec des fromagers

Maël: « travail » sur les fermes où nous avons fait étape

Pascal: pratique des différentes langues, rencontres avec des acteurs de « Banca Etica » en Italie

Zoé: Contacts avec les bébés dans les familles rencontrées

 

Les contacts, pendant le voyage, avec les personnes restées en France

Le blog http://garonnedanube.blog.free.fr

Articles écrits par Clara sur le magazine de jeunesse Géo Ado

Envoi de cartes postales

 

Des thèmes qui mériteraient un chapitre chacun, tellement ils nous ont intéressés:

Histoire

Le cromlech de Guadalupe (Portugal) et les Nuraghi de Sardaigne (ouvrages du             néolithique)

Ithaque et Ulysse

La grande Grèce

Pompéi et Herculanum

Al Andalus et le creuset des civilisations en Andalousie

Les grands voyageurs: Lisbonne et Sagres au Portugal, Huelva en Andalousie (sur les traces de Christophe Colomb)

Les traces de la guerre civile espagnole (Aragon)

La Roumanie, carrefour entre Orient et Occident

Géographie

Le Cap Saint-Vincent

La Méditerranée

La Sicile

L'Etna

Le Vésuve

Le Gargano

Les oliviers centenaires des Pouilles

Les îles Ioniennes

Les Carpates

Le Delta du Danube

Rencontres marquantes

WWOOF: Aranjuez, Séville (Espagne), Paternò (Sicile), Céphalonie (Grèce), Moşna (Roumanie).              

Les pèlerinages à La Virgen del Rocío (Andalousie)

Vie religieuse en Italie (processions dans les villes, Padre Pío)

Le village de Marinaleda (Andalousie) et son projet « révolutionnaire »

L'association Libera et sa lutte contre la mafia (Italie)

Les salines de Mozia (Sicile occidentale)

Banca Etica (Italie)

Familles roumaines...

Les travailleurs émigrés

Les Portugais de Montalvão

Huelva et la culture intensive de la fraise

            Les Roumains émigrés, main d'œuvre de toute l'Europe

 

 

 

Le budget voyage (ne comprend que les dépenses de route et pas l'équipement de départ)

Nous avions prévu 19 000 euros et en avons dépensé environ 20 500. Exprimé autrement, cela représente environ 11,5 euros par personne et par jour.

Sans nos séjours en ville, il aurait été beaucoup plus faible. Le logement pour six personnes en ville grève lourdement le budget, mais il aurait été dommage de passer à côté de Séville, Barcelone ou Naples sans s'y arrêter quelques jours...

Notre budget "équipement" a été presque totalement bouclé grâce à tous nos partenaires. Au premier rang de ceux-ci, la famille et les amis,  quelques entreprises locales (sous forme de dons et surtout de remises sur le matériel) ainsi que Direct Medica au travers d'une bourse de la Guilde européenne du raid. Merci à tous !

 

En quoi avons-nous changé?

Tout au long du voyage, nous avons appris à vivre avec le strict nécessaire.

En Roumanie, nous six et en particulier les enfants, avons pris conscience des réalités d'un pays plus pauvre que le nôtre.

Notre regard qui change sur l'Etranger, et aussi sur la société française et son confort parfois futile.

 

Et maintenant?

Nous voulons partager notre expérience au travers d'un livre, qui puisse aussi servir de lien entre les différentes personnes rencontrées. Dans le même sens, nous allons aussi continuer à faire vivre notre blog. Nous souhaitons même écrire les textes dans les différentes langues des pays traversés, afin de faire partager aux gens que nous avons connus au long du voyage ce qu'a été notre vision des autres régions d'Europe découvertes. Nous travaillons aussi au tri de nos photos et vidéos, indispensable travail avant d'envisager des projections publiques.


II Le récit chronologique du voyage


Espagne (1)

Nous n'avons pas choisi la facilité: dès le deuxième jour de route, il nous fallut franchir un premier col dans les Pyrénées. Ses 1380 mètres d'altitude ont failli écœurer une bonne partie de l'équipe, tant la route était raide, notre entraînement insuffisant et nos bagages trop lourds. Deux heures pour quatre kilomètres d'ascension, cela représente une moyenne plus que modeste! Le soir, nous campons au village de Bonansa, où l'eau de la piscine est froide!

Les Pyrénées sont derrière nous. A Barbastro, nous laissons chez Antonio, le président du club cycliste, plus de 15 kilos de bagages superflus! Il nous faudra une semaine pour traverser l'Aragon et arriver jusqu'à Zaragoza qui en est la capitale. Période de canicule qui nous oblige à écourter nos étapes.

Les enfants apprécient de trouver une piscine dans le moindre village. Pendant que les enfants nagent, les parents pratiquent leur espagnol, car la piscine est aussi un lieu où les gens du village se retrouvent, sans forcément se baigner, pour discuter, jouer aux échecs, ou simplement boire quelques bières. Quand ce n'est pas à la piscine, nous rencontrons des Espagnols dans l'autre lieu social du village: la boulangerie. Même si en général le pain n'est pas très bon, les diverses pâtisseries sont succulentes. Notre grande équipe ne passe pas inaperçue et les boulangers nous donnent souvent quelques gâteaux.

Première pause « histoire », la traversée de la sierra d'Alcubierre où nous visitons les restes des tranchées où les Républicains espagnols, aidés par les Brigades Internationales (avec en particulier George Orwell) ont combattu les soldats franquistes.

De Zaragoza à Guadalajara, nous ouvrons le chapitre de ce que nous appelons nos « tricheries »: les trajets terrestres parcourus autrement que sur nos vélos. Nous prenons en effet le train pour relier ces deux villes. Nous voulons gagner du temps en Espagne car la route est encore très longue jusqu'à la Roumanie... De plus, nous pourrons facilement revenir visiter le centre de l'Espagne depuis chez nous, après le voyage.

La gare de Zaragoza est immense. Avant de pouvoir monter dans le train, nous devons passer tous nos bagages aux rayons X, puis descendre vers les quais par un escalator. Nous arrivons à la nuit tombante à Guadalajara, ville sans camping, et terminons la journée chez les policiers municipaux.

Pablo et Susana, qui nous ont spontanément proposé de nous aider, nous accueilleraient bien chez eux, mais leur logement est tout petit. Pablo pense savoir où on pourrait dormir mais veut obtenir l'autorisation des policiers de la ville. Il nous escorte donc jusqu'au poste. Après nous avoir bien sermonnés « Vous êtes inconscients, ce n'est pas possible de voyager comme ça, sans prévoir d'hébergement à l'avance, avec des enfants. Nous ne sommes pas un centre social, nous n'avons pas l'obligation de vous loger! », les policiers de service nous autorisent à camper sur la place qui sert d'arène. Pas de chance, le sol est dur comme de la pierre et nous tordons toutes nos sardines. Nous faisons aussi connaissance avec le vent des moulins de Don Quichotte (nous sommes dans la Mancha) qui soulève le sable de l'arène et nous griffe les jambes. Dîner très succinct ce soir-là (impossible de faire fonctionner le réchaud avec ce vent). Ce sera le seul soir du voyage où nous nous installons largement après la tombée de la nuit. L'activité « trouver un endroit où passer la nuit » a souvent occupé une partie de nos après-midi. Cela était parfois pesant, mais a été un moyen de faire beaucoup de rencontres. Grâce aux municipalités, aux policiers ou à des gens anonymes, nous avons toujours trouvé un endroit où planter la tente ou même un toit.

Après le train, quelques jours de vélo sur une ancienne voie de chemin de fer transformée en piste cyclable, puis sur une « vía ganadera », piste utilisée depuis des siècles pour les transhumances des brebis, où nous perfectionnons notre bronzage sous un soleil de feu, calmant régulièrement notre soif par du gazpacho aussi frais que possible.

A Aranjuez, chez Ana et Juanpa, nous travaillons dans notre premier  « WWOOF », ou ferme biologique accueillant des travailleurs bénévoles. Le réseau WWOOF est une idée géniale qui permet aux volontaires de faire connaissance avec un pays et ses habitants en gagnant sa subsistance grâce à son travail et qui offre au fermier de la main d'œuvre qu'il ne pourrait pas salarier ainsi qu'une ouverture sur le monde. Chez Ana et Juanpa, Laurence travaille dans le jardin pendant que Pascal aide les enfants à faire leur travail scolaire. Eh oui, nous sommes déjà le 10 septembre et les copains sont rentrés à l'école depuis quelques jours déjà. Pas facile de se mettre au travail, mais heureusement, certaines leçons d'histoire sont assez agréables: nous visitons le château de la ville, sorte de Versailles espagnol qui fut la résidence du grand roi Felipe II.

Alors que nous roulons vers Toledo, autre grande ville historique espagnole, notre route nous amène au bord du Tage, mais aucun pont ne le franchit. Heureusement, un vieux bac rouillé est là. Il semble qu'il nous attendait. Nous y chargeons nos vélos et les enfants se font une joie de tirer sur les chaînes pour le faire avancer. En arrivant sur la rive droite du fleuve, première crevaison du voyage, sur le vélo de Joachim. La visite de Toledo est très intéressante, même si le nombre de visiteurs est trop important à notre goût. Nous continuons à rouler vers l'Ouest et à Torrijos, nous passons une des meilleures nuits du voyage. Les policiers municipaux nous autorisent à dormir dans le gymnase municipal. Luis, le gardien, est aux petits soins pour nous: il étend six gros matelas sur le terrain de handball, nous donne accès aux douches, à la cuisine pour faire cuire nos pâtes et même à internet, ce qui fait que nous passons toute la soirée à mettre textes et photos sur notre blog.

Le lendemain matin, départ à l'aube pour notre deuxième « tricherie » ferroviaire. L'embarquement est beaucoup plus simple qu'à Zaragoza et le contrôleur est très gentil, bien que nous bloquions quelques portes de son train avec nos six vélos. Nous descendons à Cañaveral où nous trouvons un hébergement dans une auberge pour pèlerins (nous sommes sur un autre des chemins de Saint-Jacques: la Ruta de la Plata, qui vient de Séville). Nous passons la journée à arpenter les rues de ce superbe village aux maisons blanches qui annoncent déjà le Portugal tout proche.

 

Portugal

Après trois semaines espagnoles, nous arrivons au Portugal, où Alice, la nièce de Laurence nous rejoint pour pédaler avec nous jusqu'à la fin de notre parcours dans la péninsule ibérique. Maria nous accueille à Montalvão, premier village portugais sur notre route. Elle a émigré en Bourgogne il y a quarante ans, comme beaucoup des habitants du village. Nous sommes surpris d'entendre parler français à chaque coin de rue, avec l'accent bourguignon d'ailleurs. « Notre » premier village portugais donne la tonalité de l'accueil que trouverons très souvent dans les villages du pays. Nous y prenons conscience de l'ampleur du phénomène de l'immigration vers la France.

Nous faisons un crochet pour aller visiter Lisboa. Comme dans toutes les grandes villes visitées, nous apprécions les lieux mais regrettons de devenir des touristes ordinaires. Cet « anonymat » nous frustre d'autant plus que nous sommes habitués à parler beaucoup avec les gens que nous rencontrons dans les villages. Cependant, les bords du Tage avec la tour de Belem et le fameux monument aux navigateurs sont une belle leçon d'histoire pour les enfants.

Nous passons une nuit mémorable à côté du cromlech de Guadalupe, 95 mégalithes plantés en cercle. Nous y sommes tout seuls et la pleine lune éclaire de sa magie ces grosses pierres plantées ici il y a 7 000 ans.

Vers le 20 octobre, nous atteignons le cap Saint-Vincent, pointe au Sud-Ouest de l'Europe. Premier cap important pour nous. A partir de maintenant, nous allons faire route vers l'Est, jusqu'à la mer Noire. La côte de l'Algarve ne nous amuse pas vraiment. Beaucoup trop touristique, dénaturée par la présence envahissante de Britanniques qui se sentent vraiment en terrain conquis et ne se mélangent surtout pas avec les Portugais dont ils n'essaient pas de parler la langue. Pour arriver plus vite en Andalousie, nous faisons un autre trajet en train, entre Lagos et Faro. Nous restons quelques jours dans cette ville agréable, tout au bord d'une belle lagune.

Espagne (2)

Revenus en Espagne, nous prenons notre dernier bain de mer fin octobre. La découverte, dans la province de Huelva, des lieux où Christophe prépara ses voyages et embarqua vers le nouveau monde est très intéressante et émouvante. Leçon d'histoire in situ pour les enfants.

A El Rocío, nous prenons conscience de l'importance des pèlerinages pour les Espagnols. En ce jour de Toussaint, ils y viennent en nombre honorer la Vierge, à pied, à cheval ou sur des charrettes. On y vient de toute l'Andalousie et même de beaucoup plus loin. Chaque confrérie a sa maison dans le village où se rassemblent les pèlerins de la ville correspondante. Nous passons la nuit dans un petit bar-restaurant qui sert de halte sur le chemin vers El Rocío.

Avant d'atteindre Séville, nous passons la nuit dans un jardin public où les policiers municipaux nous ont autorisés à planter la tente. De 22 heures à 8 heures, nous avons les deux hectares rien que pour nous: le gardien a fermé les grilles à clef en sortant!

Séville, capitale de l'Andalousie, nous charme. La vue du haut de la tour de La Giralda est superbe. Le château de l'Alcazar nous emmène au temps des splendeurs de l'Al Andalus arabe, entre le VIIIème et le XVème siècle. Nous allons écouter du flamenco dans des peñas. Zoé va visiter le musée du flamenco et des danses sévillanes. C'était un de ses rêves, depuis qu'elle danse des sévillanes. Nous rendons visite au lycée français de Séville et une des enseignantes, Sandra, nous emmène visiter « sa » ville, hors des lieux touristiques. Nous logeons dans le quartier de Triana, de l'autre côté du Guadalquivir, dans une vieille maison sévillane aux murs couverts d'azulejos, où un patio reçoit la lumière extérieure. Nous restons moins longtemps que nous aurions aimé car le logement de six personnes, même en auberge de jeunesse, fait un gros trou dans notre budget. Nous nous promettons de revenir dans cette ville à l'ambiance si spéciale.

Nous passons ensuite quelques jours chez Anja qui fait aussi partie du réseau WWOOF. Laurence et Alice taillent les orangers. C'est le début de la période de production et nous mangeons nos premières oranges, cueillies sur l'arbre. Le goût de ces fruits sera un des grands souvenirs de notre voyage.

Après quelques jours dans la grande plaine andalouse, nous arrivons à Marinaleda, village emblématique des luttes sociales andalouses. Il y a une quinzaine d'années, les habitants du village ont constitué plusieurs coopératives et ont obtenu du gouvernement de la région le droit d'exploiter 120 hectares de terre appartenant à un « grand d'Espagne » qui possède à lui seul une bonne partie de l'Andalousie. Nous visitons l'oliveraie où les employés sont en train de cueillir les olives des 92 000 oliviers plantés il y a douze ans. Ensuite, Manuel nous fera visiter « son » moulin à huile et goûter à « son » huile. Le premier but de la coopérative n'est pas la rentabilité à tout prix, mais  l'emploi. Dans cette Andalousie où le système agraire est encore un peu féodal, les travailleurs journaliers n'ont aucune sécurité de l'emploi, d'autant moins que le chômage est très fort en Espagne. La coopérative vise donc à assurer le maximum de journées de travail aux habitants du village. Certaines tâches qui pourraient être mécanisées ne le sont pas, fût-ce au détriment de la rentabilité à court terme de la coopérative. Marinaleda a aussi développé un grand programme de construction de logements par les habitants eux-mêmes. Nous sommes logés gracieusement par la municipalité dans le gymnase du village. Après une visite à l'école et au collège, nous ne passons plus inaperçus dans Marinaleda et les enfants sont même invités à jouer au basket ou ping-pong. Tous les jeunes du village se rassemblent chaque soir dans le gymnase. Les plus âgés entraînent les plus jeunes. Cette assiduité serait-elle le secret du succès de l'Espagne dans un très grand nombre de sports?

Nous passons presque une semaine à rouler sur une superbe piste cyclable, ancienne voie de chemin de fer dite du  Tren del aceite  (train de l'huile) qui collectait les olives de la région jusqu'au milieu de XXème siècle. Nous prenons conscience de l'immensité des plantations d'oliviers: pendant cinq jours entiers, nous ne verrons que des oliviers partout, une mer d'oliviers. C'est le tout début de la période de récolte et nous ne voyons pas grand-monde, dommage. La piste est en très bon état même si elle n'est pas goudronnée. Aucune voiture, pas de pentes supérieures à 3%, une situation idéale pour nous! Cinq jours de tranquillité absolue où chacun peut aller à son rythme.

Arrivés à Jaén, nous allons en bus visiter Granada, où l'Alhambra nous plonge une nouvelle fois dans les splendeurs arabo-andalouses. Clara est ravie de visiter l'ancienne maison de vacances de Federico García Lorca, auteur qu'elle a découvert il y a quelques mois. Nous entendons encore un peu de flamenco dans une cave le long du fameux Paseo de los Tristes .

Dans les derniers jours de novembre, nous quittons finalement l'Andalousie avec tristesse et arrivons à Aranjuez, dans la ferme d'Ana et Juanpa. Le temps s'est beaucoup refroidi depuis notre dernier passage et nous retrouvons la pluie, que nous avions presque oubliée depuis notre départ de France. Les Andalous nous disaient que c'était l'automne le plus sec depuis quarante ans, mais il fallait bien que la pluie arrive un jour! Depuis Aranjuez, nous faisons un saut à Madrid et voyons avec émotion le fameux tableau  Guernica  au museo Reina Sofía .

Un autre trajet en train nous amène à Barcelone. Sortir de la gare Passeig de Gracia  s'avère difficile: passage obligatoire par les escalators. Maël en particulier a beaucoup de mal à retenir son vélo qui cabre, retenu à l'arrière par la remorque qui refuse d'embarquer sur les escaliers mouvants.

Le lendemain matin, première galère du week-end: Pascal se rend compte qu'il n'a plus son sac à dos. Celui-ci a dû disparaître alors que nous harnachions tous nos vélos sur le trottoir. Dommage, il contenait une veste polaire dans laquelle se trouvaient aussi... passeport et permis de conduire. Pascal fait donc connaissance avec le commissariat des Mossos d'esquadra  (la police catalane) pour faire la déclaration de vol. Heureusement pour le moral, trois familles d'amis de France nous sont là, venus fêter avec nous nos trois premiers mois de voyage. Montée sur la colline de Montjuic, descente des Ramblas, tour sur le port, balade dans le parque Güell, visite du museo Juan Miró et même bain dans la Méditerranée sont au programme. Deuxième galère le lendemain, en rentrant vers Barcelone: deux voitures qui nous doublaient se percutent juste à côté de nous. Les Mossos d'esquadra  arrivent, suivis par l'ambulance. Vérification des papiers, constat, interrogatoire... La peur rétrospective nous fait oublier le vol du sac à dos. Le vice-consul de France , compréhensif, établira d'ailleurs un passeport en urgence pour Pascal, ne voulant pas laisser partir une famille entière sur les routes d'Europe de l'est avec un passeport en moins.

Nous voilà prêts à laisser derrière nous la péninsule ibérique. C'est un peu comme un second départ. Prêts, mais un peu inquiets. Cette fois, il y aura la mer entre nous et chez nous. Il sera plus difficile de rentrer en cas de problème. Nous sommes début décembre et rentrons dans l'hiver, ne sachant pas si celui-ci sera clément ou féroce. Il nous faudra apprendre l'italien. Même si c'est une langue romane, nous allons bien "patauger" deux ou trois semaines avant de trouver les automatismes pour parler de façon naturelle. Dernière crainte, pour Zoé: c'est la première fois qu'elle prend le bateau et elle est sûre qu'il va couler!

Le 7 décembre au soir, nous montons dans un bateau de la compagnie « Grimaldi ferries » à destination de Porto Torres, au nord de la Sardaigne. La première grande étape de notre voyage est derrière nous. L'embarquement est d'une simplicité enfantine: aucune sacoche à enlever, nous posons simplement nos vélos contre le flanc du navire et le tour est joué! Beaucoup plus facile que de monter dans le train, et en plus c'est gratuit! Nous allons tout en haut, sur le pont et admirons les lumières de Barcelone qui s'éteignent tout doucement à l'Ouest. Maintenant, place à l'Italie!

 

Sardaigne

Nous passons la nuit dans le bateau et au matin, Zoé constate avec surprise que le bateau n'a pas coulé et nous découvrons une Sardaigne très verte. Contrairement à l'automne andalou, l'automne sarde a été très humide. Après quelques jours passés chez Maria et Flavio et leurs deux filles, au nord de l'île (où nous connaissons notre seule nuit de gel de tout le voyage), nous entamons notre « descente » de la Sardaigne par la côte ouest. La route côtière présente des côtes très raides et Clara en a « ras-le-bol ». Heureusement, le relief s'assagit vers la ville d'Oristano. Nous rencontrons la pluie et demandons un toit chaque soir, afin de ne pas mouiller nos tentes et notre équipement. Cette recherche occasionne des rencontres avec les Sardes, qui nous aident régulièrement à trouver un endroit où dormir. Nous passons donc quelques nuits dans des maisons en construction. Dans la petite ville de Terralba, les policiers municipaux nous logent dans la maison du gardien… de la cave coopérative,  où nous restons même deux nuits car le temps est à la pluie! Peu avant le 20 décembre, nous arrivons près de Cagliari où la sœur de Maria nous prête sa maison de campagne. Le temps est revenu au beau et nous prenons nos premières « vacances »: deux semaines sans changer de place. Nous passons les fêtes au milieu des orangers. Nous retrouvons le plaisir d'avoir une maison et de ne pas chercher un toit pour chaque nuit. La récolte des oranges est abondante et la consommation sans borne: nous faisons une réserve de vitamines pour tout l'hiver, pendant lequel nous n'aurons d'ailleurs pas le moindre rhume ni la plus petite grippe. Le jour de Noël, il fait 25°C alors que la France est sous la neige! Chaque enfant a trouvé au matin dans ses souliers... une orange!

 

Sicile

Passé le temps des fêtes, nous reprenons la route et commençons par un trajet en bateau pour rejoindre la Sicile. Nous arrivons à Trapani, à la pointe ouest de l'île. Nous y découvrons une des spécialités culinaires locales: les délicieuses arancini (boules de riz farcies à la viande et frites). Dans la lagune de Mozia, nous admirons les moulins à vent et visitons l'île où vécurent Phéniciens, Carthaginois et Grecs. Belle leçon d'histoire pour les enfants. Nous passons trois jours à camper sous la terrasse couverte d'un bar et nous fraternisons avec Hedi, le gardien de nuit tunisien et « Pepe Genna », un artisan qui sculpte les pierres de tuf locales.

Nous longeons la côte sud de l'île et passons à Marsala sans oublier de goûter le vin local. La visite de la cité grecque de Selinunte est époustouflante. Les temples en ruines ou reconstruits sont gigantesques. Les restes de la ville donnent encore une idée précise de ce qu'elle devait être il y a deux mille cinq cents ans. C'est encore plus magique pour nous car nous sommes seuls et avons l'impression d'être les découvreurs de cet endroit. Les temples d'Agrigento nous laissent un souvenir moins merveilleux car nous n'étions plus seuls dans le site!

Nous avons un beau mois de janvier en Sicile. Les températures oscillent entre 10 et 15°C. Il ferait presque assez chaud pour se baigner dans la Méditerranée! Nous réussissons souvent à trouver des routes secondaires pour éviter l'axe principal qui longe la côte. C'est la pleine saison de récolte des oranges et chaque jour des Siciliens nous offrent des fruits de leur plantation ou simplement de leur jardin. Nous amassons sur nos vélos les kilos d'oranges, citrons ou pamplemousses. Tant pis pour le surpoids, c'est tellement bon...

L'extrême pointe sud-est de l'île est un peu défigurée par les milliers d'hectares de serres couvertes de plastique. Le Capo Passero marque le point le plus au sud de notre voyage. C'est d'ailleurs à regret que nous faisons route vers le nord: nous prenons conscience que nous sommes déjà à la moitié de notre voyage.

Noto est une ville baroque splendide. Nous y passons trois nuits dans l'auberge de jeunesse où nous sommes les seuls pensionnaires. Les magnifiques bâtiments prennent une couleur orangée splendide au coucher du soleil. La ville est paisible. La belle place devant le théâtre est le lieu de rendez-vous de tous les hommes de la ville. Avec nos vélos, nous ne passons pas inaperçus! Cherchant notre chemin, nous engageons la conversation qui peut s'avérer beaucoup plus longue que prévu. Les Siciliens aiment bien parler et rendre service, et nous trouvons la langue italienne si belle que nous prolongeons souvent la discussion, juste pour le plaisir de nos oreilles.

Un peu plus loin, Siracusa est tout aussi magnifique quoique moins paisible. Nous y découvrons une cathédrale construite sur un temple grec, admirons le théâtre creusé directement dans la colline, visitons le musée du papyrus (c'est le seul endroit d'Europe où il pousse naturellement), découvrons les ruses qu'Archimède avait inventées pour combattre les Romains (énorme grappin grâce auquel il arrachait leurs bateaux de l'eau, miroirs convergents qui embrasaient leurs embarcations) et flânons dans les ruelles animées du centre, l'oreille attentive aux conversations des Siciliens.

Après une halte dans un monastère où nous dormons dans l'église pendant que des trombes d'eau tombent du ciel, nous arrivons à Paternò, au pied de l'Etna. Pascal travaille pendant deux semaines dans une ferme biologique du réseau WWOOF pendant que les enfants font des maths ou du français, trouvant quand même le temps de s'occuper des ânes, des chiens ou des oies, de cueillir des oranges ou de rigoler avec les autres stagiaires du moment ou avec les enfants de la famille. Zoé est invitée tous les soirs chez sa copine Sofia et fait des progrès impressionnants en italien. Il pleut très souvent, mais qu'importe, nous ne sommes plus sous la tente. L'Etna est majestueux avec son chapeau de neige. Nous allons nous y promener et même faire de la luge sur ses flancs. Lors de la fête de Sant'Agata (la sainte patronne de la ville), nous nous laissons emporter par la ferveur populaire de toute la ville de Catania, en liesse et presque en transe pendant trois jours et trois nuits. La statue de la sainte est montée sur un chariot d'argent tiré par les fidèles, même dans des rues très pentues. Les rues sont rendues glissantes par toute la cire tombée des énormes cierges. Le retour de la statue dans la cathédrale est salué par un énorme feu d'artifice tiré en plein jour! Nous nous sentons merveilleusement bien en Sicile. Tout y est plaisant: le climat, le relief, la végétation, les oranges, les gens, le rythme de vie, moins frénétique qu'en France. Malgré tout, le 14 février, nous prenons un ferry à Catania, direction Napoli. Vers une heure du matin, nous franchissons le détroit de Messine, passage étroit entre la Sicile et la pointe de la botte.

 

 

Sud de la botte italienne

Au lever du soleil, nous passons tout près de l'île de Capri et entrons dans la magnifique baie de Naples au fond de laquelle trône le Vésuve, moins imposant toutefois avec ses 1200 mètres que son confrère sicilien et ses 3300 mètres. Les parents de Pascal nous rejoignent pour une semaine napolitaine. L'agitation de la ville tranche avec le rythme sicilien. Les visites de Pompéi et Herculanum sont chargées d'émotion. Les enfants en rêvaient depuis plusieurs années et ils ne sont pas déçus. Les deux mille ans qui nous séparent des Romains disparaissent. On s'attend à croiser un habitant de la ville antique au coin de la rue. On entre dans leurs maisons, leurs boutiques, leurs temples, et d'un coup on se sent très proches d'eux. Un tour dans les souterrains de Napoli nous apprend qu'ils furent tour à tour carrière d'où étaient extraites les pierres des futurs monuments, réserve d'eau jusqu'à une épidémie de typhus au XIXème siècle et finalement abris anti-bombardements pendant la deuxième guerre mondiale. Nous montons sur le Vésuve, sans voir le cratère, perdu dans les nuages. A Pozzuoli, nous découvrons un autre cratère, encore actif, d'où s'échappent des fumerolles chargées de soufre et où bouillonne la boue grise. Impossible de passer à Napoli sans goûter une vraie pizza Margherita (qui fut inventée ici en l'honneur d'une reine). Effectivement, c'est la meilleure pizza que nous ayons mangée en Italie. Avant de quitter cette merveilleuse ville, un tour au musée archéologique s'impose et ne nous déçoit pas. Il est d'une telle richesse qu'il faudrait plusieurs jours pour le visiter.

 

A Benevento, nous sommes accueillis par Massimo, du réseau « Couchsurfing ». Il est aux petits soins pour nous. Sa mère Iolanda cuisine pour toute notre famille et apprend de nouvelles recettes à nos cuistots Joachim et Maël. Grâce à ses amis et contacts, il nous trouve même des hébergements pour les trois jours suivants, jusqu'à la ville de Foggia. C'est le Gargano (l'éperon qui figure au-dessus du talon de la botte) qui nous a attirés par là, après la lecture du « Soleil des Scorta », le livre de Laurent Gaudé. Antonio, qui s'occupe du club « Amici della bicicletta » de la ville, nous accueille et nous fait passer à la télé (4 chaînes locales ou régionales) et dans les journaux. Nous jouons les vedettes pendant plusieurs jours. A la suite de cette médiatisation, les gens nous arrêtent pour nous parler, nous inviter à boire un café ou à prendre une glace. Ils vont même jusqu'à nous offrir pantalons ou vêtements quand ils voient que nous sommes en cuissard et tee-shirt: nous n'avons pas froid, mais pour eux il fait froid, c'est l'hiver! Les Italiens du sud aiment beaucoup donner, nous l'avons souvent constaté. Nous sommes bien loin des clichés de l'Italien « grande gueule », roublard, voire bandit de grand chemin. Jamais, pendant tout notre séjour en Italie, nous n'avons senti la moindre hostilité, bien au contraire. Notre séjour dans les Pouilles termine de merveilleuse façon notre trajet italien. Nous sommes si bien dans cette région, en particulier dans la ferme de Marco, que nous nous demandons un moment si nous n'allons pas remonter toute l'Italie au lieu d'aller en Grèce puis en Roumanie. A Mesagne, nous faisons la connaissance de l'association « Libera Terra », qui lutte contre la mafia. En particulier, nous sommes accueillis dans une coopérative qui est installée sur des terres confisquées à la mafia, où sont produits du blé, des artichauts et surtout du vin. Les membres de la coopérative sont jeunes et leur enthousiasme à lutter contre la mafia fait plaisir à voir. Nous prenons là une belle leçon de courage. Nous sommes hébergés chez Marika et Ugo, qui tiennent un centre hippique et proposent d'ailleurs à nos enfants de faire un tour à cheval. Nous rencontrons aussi Bruno, conducteur de trains dans toute la région. Il emmène Joachim et Maël pour une demi-journée dans la cabine de pilotage. La conduite du train, ça change du vélo! Finalement, le 29 mars, nous prenons un ferry à Brindisi, direction Patras, au nord du Péloponnèse.

 

Grèce

Quand le soleil se lève, nous naviguons entre les îles de la mer Ionienne. Moments magiques! A Patras, nous prenons contact avec l'alphabet grec et nous amusons à déchiffrer des mots. Une heure plus tard, nous reprenons un ferry pour nous rendre sur l'île de Kefalonia (Céphalonie). Une île paisible sur laquelle nous prenons plaisir à rouler sur des routes à la circulation très faible. Les points de vue sur la mer sont souvent sublimes. Dans la ferme de Katerina et Kostas, les enfants prennent plaisir à s'occuper des ânes et des chevaux. C'est la semaine sainte et nous faisons connaissance avec les traditionnels oeufs rouges de la veillée pascale. A minuit, après la cérémonie de la résurrection, des bandes de jeunes s'affrontent à coups de pétards. Nous avons l'impression d'être à Beyrouth ou Bagdad tant le bruit nous fait penser à une fusillade. Quelques jours plus tard, autre petit trajet en ferry vers Ithaque, la mythique île d'Ulysse. Il n'a pas laissé beaucoup de traces, mais son souvenir plane encore sur cette île. Nous en profitons d'ailleurs pour lire ou relire l'Odyssée. Les paysages sont fabuleux, que ce soit côté terre ou côté mer, mais nous regrettons de ne plus pouvoir communiquer aussi facilement qu'en Italie avec les habitants. Nous finissons par regagner le Péloponnèse et arrivons rapidement à Olympie. Le site nous procure une grande émotion, surtout le matin de bonne heure avant l'arrivée des innombrables bus de visiteurs. Fouler le stade olympique désert alors que le soleil est encore bas sur l'horizon restera un des grands souvenirs du voyage.

C'est à Olympie que notre ami hollandais Floris nous rejoint pour partager notre route pendant une semaine. Il longera avec nous la côte ouest du Péloponnèse, jusqu'à Kalamata. De là, nous prenons un bus qui emmènera directement en Roumanie, en Transylvanie, près de la ville de Sibiu. Quarante heures de trajet, c'est long, mais en vélo, cela nous aurait pris au moins trois semaines. Nous sommes déjà le 20 avril et nous n'avons plus que deux mois devant nous. Il nous faut donc renoncer à nous rendre en Turquie, ce que les enfants regrettent (certains auraient aimé se rendre sur le site de Troie et Zoé rêvait de voir la ville d'Istanbul). Mais après tout, il faut bien qu'il leur reste des rêves...

 

Roumanie

Nous traversons la Bulgarie par un temps très maussade: il pleut et la neige coiffe tous les sommets, pourtant pas très élevés. Dire qu'hier nous nous baignions à Kalamata! Avons-nous fait l'erreur de nous rendre trop tôt en Roumanie? L'émotion nous saisit quand nous franchissons le Danube, notre objectif depuis huit mois. Après un rapide changement de bus à Bucarest, nous arrivons à Mediaş vers deux heures du matin et finissons la nuit dans nos duvets, à la gare de la ville. Il ne nous reste que dix kilomètres pour arriver dans la ferme de Lavinia et Willi, eux aussi adhérents au réseau WWOOF. Ils élèvent une dizaine de vaches dont ils transforment le lait en fromage. Nous pensons y rester une semaine ou deux. Les journées sont rythmées par la traite et le gardiennage des vaches, les soins aux autres animaux (chevaux, cochons, poules...) et les enfants se régalent, d'autant plus qu'il y a à la ferme cinq enfants du même âge que les nôtres. Nous nous sentons très bien dans ce pays rural, où les villages sont encore vivants, pas envahis par les voitures et où les habitants vivent encore au rythme du cheval. Gigel, le vacher de la ferme, nous invite chez lui et nous partageons quelques moments la vie de sa famille tzigane. La simplicité extrême de leur maison est surprenante, surtout pour nos enfants, mais Gigel et sa famille sont très heureux de nous accueillir. Nous regrettons de ne pas mieux parler roumain car nous aimerions partager plus avec eux. Heureusement, Gigel parle beaucoup avec Pascal en gardant les vaches, en allant faucher de l'herbe pour les chevaux et lui apprend ainsi un peu le roumain.

Nous allons faire un court séjour dans la superbe région du Maramureş, dans le nord, tout près de l'Ukraine. Nous prenons même la célèbre Mocaniţa, train à vapeur des bûcherons, qui s'enfonce dans la vallée de la Vaser pour aller chercher le bois abattu.

Finalement, le 24 mai, nous quittons quand même, en versant quelques larmes, la ferme des Schuster où nous avons passé un si beau séjour. Enfants et parents des deux familles ont énormément apprécié de se rencontrer et de partager des instants vraiment hors du commun.

Grâce aux Schuster, nous avons pu connaître la vie d'une famille roumaine rurale et en gardons un souvenir très ému. Nous prévoyons déjà de nous revoir...

A la ferme, nous avons rencontré Lorrie, une jeune « woofeuse » française passionnée par la vie rurale de Roumanie. Elle a décidé, à notre grande joie, de nous accompagner jusqu'à la mer Noire. Six cents kilomètres nous attendent, avec en introduction la traversée des Carpates! Nous franchissons cette chaîne de montagnes assez facilement, par un col à 800 mètres d'altitude, heureusement peu pentu.

Nos dix jours de vélo sont ponctués de superbes rencontres. Les Roumains ont un sens de l'hospitalité très développé. Nous sommes très souvent invités à manger ou à dormir chez les gens. Lorrie, qui parle très bien le roumain, nous sert d'interprète et grâce à elle, nous réussissons à avoir de bons échanges et à connaître la vie des Roumains, pas toujours facile, mais faite de simplicité, de spontanéité et de générosité. Nous sommes surpris, dans chaque village, nous rencontrons des personnes ayant émigré en Italie, Espagne, ou France. Il n'est donc pas rare de commencer la conversation avec notre roumain encore imparfait et de la terminer en italien ou en espagnol. Le 2 juin, nous sommes à Brăila, au bord du Danube. Nous passons ensuite une nuit dans les plus vieilles montagnes de Roumanie. Nous avons rencontré Ion, un berger qui nous propose de planter la tente dans une zone plate de la montagne. Il passe la soirée avec nous mais doit ensuite redescendre vers la bergerie. C'est une personnalité hors du commun, ouverte et curieuse. Il nous raconte comment était la vie à l'époque de Ceaucescu et nous dit combien il est heureux de pouvoir parler avec des européens de l'ouest. Le 5 juin, nous sommes à Tulcea, la ville qui dessert les trois bras du Danube. Le soir même, nous atteignons la mer Noire après un trajet de quelques heures sur le Danube dans un petit ferry. Quel fleuve! Son lit est large, parfois sinueux, parfois encadré par des digues qui en font presque un canal. La diversité des espèces d'oiseaux est très grande. Beaucoup de cigognes ont fait leur nid en haut des poteaux électriques. Nous ne verrons pas de pélicans: nous sommes venus trop tôt: ils n'arrivent ici que vers le mois de juillet-août, nous a-t-on dit. Dommage!

Nous passons deux belles journées à Sulina, au bord de la mer Noire. Cette fois, nous sommes bien au bout de notre route, tout à l'Est! Une baignade s'impose et surprise: l'eau n'est pas salée. Il faut dire que l'embouche du Danube est toute proche et que son eau douce dilue le sel. En effet, cette mer est bien noire, beaucoup plus sombre que la Méditerranée. Nous logeons chez Dimitra. Elle est la grand-mère d'un passager du ferry avec qui nous avons discuté un moment et qui lui a téléphoné. Elle est ravie de nous avoir chez elle et est très copine avec Zoé. Elle nous raconte sa vie d'avant, quand son mari était capitaine de navire. Il embarquait ici même, à Sulina et partait pour de longs mois de navigation autour du monde. Dimitra héberge aussi une jeune prof d'histoire du lycée de la ville. Souvent les profs vivent mal leur nomination ici, au bout du monde, où on ne peut venir qu'en bateau. Mais elle est très contente de travailler ici et prend plaisir à visiter le delta du Danube.

Notre bus pour l'Italie est réservé et nous devons quitter le Danube à regret. Nous roulons une journée sur ses berges, loin de l'agitation du monde. Les seuls bruits de moteur sont ceux des ferries qui descendent ou remontent ce bras du fleuve. Nous passons au milieu de zones marécageuses, de prairies fleuries. Il n'y a pas de routes par ici, seulement des pistes de terre sur lesquelles nous prenons un plaisir énorme à rouler. Petit à petit, nous reprenons contact avec la civilisation et finissons par arriver à Tulcea où nous retrouvons avec regret les voitures. Après une nuit passée dans le monastère orthodoxe de Cocoş, nous rejoignons Brǎila juste à temps pour monter dans un bus Atlassib. Cette compagnie a bâti un des plus grands réseaux de bus européens. Elle transporte principalement des Roumains qui vont travailler à l'étranger. Italie et Espagne sont les pays les mieux desservis, mais toutes les destinations en Europe de l'ouest sont possibles.

Retour express

Nos vélos et bagages trouvent place sans problème dans une remorque affrétée spécialement pour nous. Partis de Brǎila le mercredi à 21 heures, nous n'arriverons à Civitavecchia (le port de Rome) que le vendredi à 19 heures: quarante-six heures de bus à travers plaine du Danube, Carpates, Transylvanie, Hongrie, Slovénie, plaine du Pô, Abruzzes et côte méditerranéenne. Nous sommes heureux de reprendre un ferry en partance pour la Sardaigne où nous allons retrouver nos amis Maria, Flavio et leurs enfants.

Sensation bizarre d'entendre à nouveau parler italien alors que c'est du roumain qui vient naturellement sur nos lèvres! Nous passons une semaine de « vacances », dernière étape de tranquillité avant le vrai retour. Finalement, le 18 juin, nous revenons vers l'Espagne quittée en décembre, après une journée de navigation pour passer de la Sardaigne à Barcelone. Comme dit Maël: « Le monde doit être grand, car le chemin que nous avons fait aujourd'hui en bateau, ça ne représente pas grand-chose sur le globe! ». C'est vrai, voyager en bateau redonne à l'espace sa vraie dimension, que l'avion lui a volée.

Nous passons à Barcelone un séjour moins agité que le précédent. Longue discussion pour choisir le chemin du retour vers la maison: traverser les Pyrénées ou bien les contourner par le nord? Ce sont les filles qui gagnent: nous admirerons les montagnes de loin. C'est donc en train que nous franchissons la frontière française entre Port-Bou et Cerbère. Brutalement, nous retrouvons la langue française. Nos oreilles et nos bouches ont du mal à s'y faire, après dix mois hors de France.

Après deux jours chez des amis près de Narbonne, nous mettons le cap vers l'ouest, d'abord le long du canal du midi, puis dans les coteaux du piémont pyrénéen, entre Pamiers et Saint-Gaudens. Dernière nuit de camping chez des amis, à quinze kilomètres de la maison. Le 26 juin, c'est sous une escorte cycliste que nous parcourons la dernière étape. Plus nous nous rapprochons de la maison, moins nous roulons vite. Tentative absurde de ralentir le temps! Le paysage qui défile devant nos yeux est bien celui que nous avons quitté il y a dix mois, mais celui qui tourne dans nos têtes est bien différent. En entrant dans Labarthe-Rivière, nous ne parlons plus. Chacun de nous semble rentrer en lui pour savourer une dernière fois l'immense voyage qui est en train de s'achever, pour revoir par la pensée tous les gens rencontrés sur la route. Heureusement que les amis sont derrière nous pour mettre un peu d'ambiance, sinon notre convoi serait un peu triste. Ils sont tous là, dans notre maison qu'ils ont ouverte et décorée. L'herbe est tondue, tout est comme il y a dix mois. Impression de n'être finalement jamais partis... Nous posons les vélos pour la dernière fois. La nostalgie nous prendrait facilement, mais les amis sont là et l'heure est à la fête des retrouvailles!

Il ne nous reste plus qu'à revenir à notre vie « ordinaire », qui ne sera cependant jamais comme avant. Nous avons vécu une année extraordinaire, parents et enfants le savent bien. Il nous reste aussi à « digérer » tout ce que nous avons appris, découvert, vécu et à le faire partager.

 

Même si nous avons apprécié les magnifiques paysages traversés, ce sont les femmes et les hommes rencontrés qui nous laissent les meilleurs souvenirs. Par leur accueil chaleureux et désintéressé, ils nous ont prouvé combien l'Homme peut être bon. Nous ne les oublierons pas et prévoyons déjà de retourner les voir! D'ailleurs, Manuel, à Marinaleda, quand on lui demandait comment le remercier, nous avait répondu, avec un grand sourire: « Volviendo! » (En revenant!).

 

 

 

Famille CHASTIN

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